LENNEMI DE LHUMANITE
Lee Butler
Lee Butler, des Etats-Unis, est un Général quatre-étoiles à la retraite qui a servi jusquen 1994 comme Commandant en chef des forces nucléaires à longue portée, aériennes, maritimes et sur terre des Etats-Unis.
Depuis 1996, il a été un ardent défenseur de labolition des armes nucléaires.
(Pour plus de détails, voir www.bullatomsci.org)
Après avoir porté luniforme pendant 37 ans, jai pris une retraite anticipée en 1994. Ma dernière affectation fut celle de Commandant en chef de toutes les forces nucléaires américaines et ma dernière tâche consista à les limiter. La guerre froide était finie, nous pouvions commencer à réduire le coût de la modernisation nucléaire, nous avons annulé 40 milliards de dollars de nouveaux programmes et mis hors alerte, après 30 ans, des bombardiers nucléaires. Ce fut fait sur ma recommandation personnelle, qui fut acceptée par le Président.
Cest avec un profond soulagement que jai raccroché mon uniforme dans un placard, bien déterminé à clore le chapitre militaire de ma vie et à ne plus jamais parler de questions militaires en public. A peine deux ans et demi plus tard, je changeais davis. Jétais poussé par une voix intérieure que je ne pouvais pas réduire au silence, par une inquiétude que je ne pouvais pas ignorer. Il mavait fallu longtemps pour en arriver là mais au fil des années jen vins à développer une conviction profonde : celle quun monde libéré de la menace nucléaire est nécessairement un monde sans armes nucléaires.
Javais pris ma retraite avec confiance: le processus de désarmement était bien enclenché. Pourtant, durant les deux ans qui suivirent, je devins de plus en plus consterné par la façon dont fonctionnent les grosses bureaucraties, sous la direction de centaines de milliers de gens qui ont un intérêt personnel à maintenir le statu quo. Si ceci fait partie de la nature humaine, dans ce contexte les conséquences en sont une dévastation potentielle et de lhumanité et de la nature. Je me devais de partager mon expérience professionnelle et mes conclusions.
Durant les 27 dernières années de ma carrière militaire, jai été impliqué dans tous les aspects de la politique nucléaire américaine, quil sagisse de conseiller le gouvernement ou les centres de commande militaires, dexaminer le problème des cockpits de bombardiers trop exigus ou celui des espaces restreints et suffocants des sous-marins à missiles balistiques. Jai certifié des centaines déquipages pour leur mission nucléaire et approuvé des milliers de cibles pouvant faire lobjet de destruction nucléaire. Jai enquêté sur une collection consternante daccidents et dincidents impliquant des armes et des forces stratégiques. Jai lu toute une bibliothèque douvrages et de rapports de services de renseignements sur lex-Union soviétique et sur ce que nous pensions être ses capacités et ses intentions. En tant que conseiller du président concernant lutilisation des armes nucléaires, je me suis angoissé au vu des complexités, des profonds dilemmes moraux et des conséquences inimaginables de décisions pouvant risquer la survie-même de notre planète.
La première fois que je vis en film lexplosion dune arme nucléaire, cela me fit un effet inoubliable. Cela me hanta et ma consternation ne fit quaugmenter avec les années, à mesure que jétudiais très en détail les effets dévastateurs des armes nucléaires. Tout le monde connaît limage du champignon nucléaire, mais il faisait partie de ma tâche de planificateur de guerre de comprendre et dêtre complètement familiarisé avec les effets précis de telles armes sur les gens, sur les constructions et sur la nature.
A mon avis, aucun dilemme na jamais été pire que celui concernant un échange darmes nucléaires. Nous nous sommes retrouvés coincés dans une situation où la réponse rationnelle à une attaque nucléaire consistait à répondre par des armes nucléaires. Personne ne gagnerait à cet échange et nous savions que notre réponse signifierait la mort de centaines de millions de gens. Cest une logique irrationnelle, et la faille est déjà contenue dans lidée fatale de dissuasion. Les conséquences en sont terribles, même lorsquil sagit de léchec dune dissuasion par des armes conventionnelles, mais avec des armes nucléaires, léchec dune dissuasion signifierait quil ny a aucun espoir de rétablissement ou de récupération. Cest totalement irréversible, et cest bien là que réside le dilemme que jai ressenti si profondément.
Avant den arriver là, jai passé des années à évaluer le pouvoir destructeur de ces armes en fonction de la gravité et de lurgence de la menace communiste, et à trouver que cette dernière lemportait nettement sur le premier. Maintenant, à une distance confortable de la guerre froide, il nous faut repenser les coûts et les risques encourus et nous demander comment cette façon de penser a jamais pu passer pour rationnelle. Il est essentiel danalyser et dappliquer les leçons de cette période terrifiante.
Vers la fin des années 60, lorsque jenseignais à lAcadémie de lArmée de lAir, les discussions abondaient sur lABM, un système de défense contre les missiles intercontinentaux. La conclusion en était quil était impossible de protéger adéquatement la nation contre de tels missiles et cest ce qui avait donné naissance à une réponse stratégique qui supprimerait entièrement la nation ennemie, la soi-disant « destruction mutuelle assurée ». Pour quelquun dont la profession était dassurer la sécurité de la nation, ce marché avait quelque chose de complètement insensé. Je nai jamais pu me satisfaire de ce concept de sécurité fondé sur une dissuasion loin dêtre infaillible, sachant quun échec entraînerait la dévastation complète de la nation.
A partir de là, jai commencé à me débattre dans ce que je vois clairement aujourdhui comme une multitude de contradictions concernant la dissuasion nucléaire. Mon conflit intérieur sintensifia en 1974 lorsque je me retrouvai à travailler au Pentagone pour le contrôle de larmement. Je commençai à voir la dissuasion nucléaire comme un vaste et complexe puzzle avec de nombreuses pièces elles-mêmes très complexes. Je fus initié au puzzle une pièce après lautre. Les voir toutes me prit de la fin des années 60 à la fin des années 80. Cela me prit 20 ans de faire ce voyage, de pièce en pièce en pièce. A la fin du voyage, jen arrivai à la conclusion que non seulement le puzzle lui-même navait aucun sens mais que ses pièces étaient défectueuses. Il ny avait aucun moyen dassembler le puzzle de façon rationnelle.
Et ce fut précisément à ce moment-là que je me retrouvai responsable de la plupart des pièces et de loccasion, grâce à une action audacieuse, de démontrer clairement notre volonté den finir avec la guerre froide.
Ce fut en effet une période de risques insensés. Jétais absolument convaincu que la dissuasion pouvait mal tourner. Nous agissions comme un joueur de roulette russe, qui appuie dix fois sur la gâchette de son revolver pour déclarer ensuite : vous voyez bien, ce nest pas dangereux du tout. La roulette était terriblement dangereuse et arrogante. La crise cubaine de 1962 ne fut pas le seul exemple où le monde se trouva à deux doigts dune dévastation; il y eut de nombreuses autres situations pareillement dangereuses, comme celles provenant du fonctionnement défectueux périodique des systèmes électroniques de détection et de communication. Que nous y ayons survécu a tenu du miracle. La dissuasion nucléaire est un pari qui sera perdu un jour ou lautre.
La terrible vérité, cest quaucun dentre nous ne comprenait réellement les risques et conséquences véritables. Pas les présidents américains, qui étaient responsables du fardeau des décisions en matière de guerre. Lorganisation du nucléaire était si complexe et les exposés si superficiels que les présidents ne posaient jamais les bonnes questions. Pratiquement personne ne découvrait la réalité, à savoir que les programmateurs de guerre ne calculaient quen puissance explosive et ne tenaient pas du tout compte des autres conséquences phénoménales dune attaque nucléaire.
Personne ne sétonnera donc de mon soulagement lorsque la guerre froide connut sa fin spectaculaire. La démocratisation de la Russie et laccélération rapide des accords sur le contrôle de larmement furent des évènements miraculeux des évènements dont je navais pas imaginé quils puissent se produire de mon vivant. Je pouvais pour la première fois envisager un retour à un monde libre de la menace apocalyptique des armes nucléaires.
Le sentiment de profonde satisfaction avec lequel je mis fin à ma carrière militaire séroda progressivement au cours des mois et des années qui suivirent. Le temps et la nature humaine émoussèrent lémerveillement et refermèrent le nouveau créneau. La marginalisation de questions urgentes allait de pair avec lincapacité de penser en termes dalternatives possibles, des routines dépassées perpétuaient des habitudes et façons de penser prises au temps de la guerre froide, et une nouvelle génération dacteurs et de candidats nucléaires trébuchent à nouveau vers le monde aveugle dun holocauste nucléaire auquel nous échappé de justesse.
Dans ces conditions, que va-t-il se passer ? Comment procéder ? Est-il possible de se mettre daccord sur le fait que les armes nucléaires nont aucun rôle justifiable ? Que les conséquences politiques et humaines de leur emploi transcendent toute déclaration sur leur utilité militaire ? Quen tant quarmes de destruction massive, les éliminer est mille fois plus important et plus urgent que déliminer les poisons chimiques et virus mortels, pourtant déjà largement interdits ?
Je naurais pas lancé un défi aux politiques en vigueur si je nétais pas convaincu quun tel consensus est possible. Quil est impératif, et de fait grandit chaque jour. Je le vois dans les rapports en provenance dinstitutions très respectées. Et dans le rapport dexpertise de la Commission de Canberra sur lélimination des armes nucléaires, à laquelle lAustralie minvita à participer, mencourageant ainsi à cristalliser mes façons de voir et à les faire connaître. Cette possibilité fut aussi exprimée de façon éloquente lorsque le Prix Nobel 1995 fut accordé à Joseph Rotblat et aux conférences Pugwash. Je crois quun chur grandissant de raison et de ressentiment finira par faire enfin changer le cours des choses.
Mais par où commencer ? Quelles mesures peuvent prendre les gouvernements, lorsquon sait pertinemment que les responsables politiques doivent constamment jongler avec dinnombrables priorités et intérêts concurrents ?
Dabord et avant tout, les états nucléaires déclarés doivent accepter que la guerre froide soit vraiment finie. Afin de se libérer des attitudes, des habitudes et des pratiques qui perpétuent dénormes stocks, des forces nucléaires encore en état dalerte et des plans visant des milliers de points cibles.
Ensuite, il faut que les états nucléaires non déclarés tirent les rudes leçons de la guerre froide. Quils comprennent que les armes nucléaires sont intrinsèquement dangereuses, horriblement chères, militairement inefficaces et moralement injustifiables. Que la guerre nucléaire est une bête enragée et insatiable dont les instincts et les appétits que nous prétendons comprendre sont en fait impossibles à contrôler.
Troisièmement, vu leur rôle décisif de leader, il est impératif que les Etats-Unis entreprennent aujourdhui une révision radicale, impulsée par la Maison Blanche, de la politique et de la stratégie nucléaire. La position de ladministration Clinton de 1993 concernant le nucléaire était essentielle mais loin dêtre suffisante, et a consciemment évité les questions politiques plus vastes et plus difficiles. Elle a suscité la méfiance à une époque où construire avec la Russie des relations positives et aptes à promouvoir la sécurité est probablement notre préoccupation première en matière de politique étrangère. Cela a codifié des niveaux de force et des postures complètement déphasées par rapport au monde profondément transformé daujourdhui et a perpétué un manque de la volonté de poursuivre immédiatement la voie de la négociation pour réduire considérablement le niveau des forces stratégiques.
Une première démarche pratique dimportance capitale consiste, comme nous lavons explicité dans le rapport de Canberra, à débarrasser les armes nucléaires de leurs dispositifs dalerte à détente ultrasensible et den ôter les ogives qui doivent être entreposées en lieu sûr.
Il faut enclencher dès aujourdhui un processus par étapes pour réduire les risques inutiles et mettre fin aux pratiques de la guerre froide, avec un monde vivant sous la terreur dune destruction mutuelle assurée. Un tel monde était, et est toujours, intolérable. Rien ne nous condamne à répéter 40 années au bord de lannihilation nucléaire. Nous avons mieux à faire que de trouver des excuses pour perpétuer le nucléaire comme ultime arbitre en cas de conflit. Le prix déjà payé est trop considérable. Les risques sont trop grands. La bête nucléaire doit être enchaînée, sa base supprimée, sa tanière démolie. La tâche est impressionnante, mais nous ne pouvons reculer. Loccasion pourrait ne jamais se représenter.